# Entretien : Comprendre le phénomène de transe des « filles de Sokodé » avec un psychologue

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- Published: 2019-02-25T11:47:54+00:00
- Author: Marc ABOFLAN

**Depuis quelques semaines, une peur panique s’est emparée de toute la ville de 
Sokodé et de ses environs. Pour cause, des phénomènes de transe touchant uniquement
des filles dans un certain nombre d’établissements scolaire de la ville. Depuis,
les théories explicatives de ce phénomène, sont nombreuses, [des plus folles](http://golfenews.info/togo-les-genies-attaquent-ils-les-eleves-a-sokode/)
aux plus réalistes. Meme si Elite d’Afrique a son approche sur la question, nous
sommes allés à la rencontre d’un spécialiste de ces questions, qui a suivi « les
filles de Sokodé » depuis le début. Pour M. SEDO Joseph, Psychologue clinicien en
service au Centre Hospitalier Régional de Sokodé,  Doctorant en psychopathologie
et psychologie clinique à l’Université de Picardie Jules Verne, ce phénomène a une
explication psychologique plausible. Selon lui, il y a une très grande labilité 
émotionnelle couplée d’une absence de canaux efficaces de verbalisation des difficultés
et d’un environnement anxiogène qui entretiennent la crise. Lecture.**

**Bonjour Monsieur. Présentez-vous à nos lecteurs s’il vous plait.**

Je suis Joseph Yaovi Nofe SEDO, Psychologue clinicien au Centre Hospitalier Régional
de Sokodé, Doctorant en psychopathologie et psychologie clinique à l’Université 
de Picardie Jules Verne.

**Dites-nous, Monsieur SEDO, comment peut-on comprendre le phénomène de transe qui
arrive aux filles dans les établissements scolaires de la ville de Sokodé? **

Merci pour l’opportunité que vous m’offrez pour donner d’amples explications sur
le phénomène de transe à la population. Tout d’abord, je pense qu’il serait judicieux
de parler de comment se manifeste le phénomène et ensuite penser à lui donner un
sens.

De ce fait, en avril 2018 et janvier 2019, environ une quarantaine voire cinquantaine
de filles se sont écroulées à l’école. Le phénomène a commencé par les mêmes filles
et a recruté 02 ou 03 filles de plus c’est-à-dire il y a eu plusieurs épisodes d’écroulement
collectif et les filles qui sont tombées dans le premier épisode sont les mêmes 
à tomber en second temps avec quelques-unes qui se sont écroulées pour leur première
fois. Environ 2/3 des filles sont à leur première crise et 1/3 est à leur deuxième
ou troisième épisode à ce jour. Certaines filles ont fait la crise à l’école, d’autres
à l’église ou encore au marché.

La crise se manifeste par des sensations d’étouffement, un mal de cœur, des polypnées,
puis un écroulement avec roulement par terre, des cris, des pleurs et des propos
incohérents. La crise dure minimum 05 minutes et maximum 10 minutes avec des rémissions
le même jour ou les jours suivants. Elle touche les filles âgées de 12 à 21 ans 
et de plusieurs ethnies. Après la crise, il n’y a pas de blessures physiques sur
les filles, l’état de conscience est normal, la mémoire est conservée et elles communiquent
parfaitement. Après l’observation de la crise, nous avons fait des entretiens avec
certaines filles et avec certains parents. Il ressort de ces entretiens psychologiques
que les filles estiment avoir eu peur en voyant une camarade tombée. L’une d’entre
elle nous confia que le jour où elle est tombée, elle ne tenait pas son eau bénite(
en effet quand la crise a eu lieu la première fois dans son école, elle allait tous
les jours avec l’eau bénite). Certaines ont affirmé qu’elles ont eu mal au cœur,
puis elles ont perdu connaissances. Nous avons noté un antécédent de drépanocytose,
d’asthme et de problèmes cardiaques chez au moins le tiers des filles. En explorant
le contexte familial et socioculturel nous avons trouvé un fait marquant : aucune
des filles n’habite avec ses parents géniteurs. Elles sont soit chez les grands-
parents, ou soit chez un proche parent ou encore dans une famille reconstituée. 
Elles sont dans une situation de précarité, et de difficultés relationnelles. Par
exemple, une fille hospitalisée a même refusé de voir son père, qui d’ailleurs était
le seul accompagnant. De plus, la plupart ne mange pas avant d’aller en classe. 
Les propos tenus au cours de la crise sont en rapport à des faits déjà vécus par
les filles.

> Aucune des filles touchée par le phénomène  n’habite avec ses parents géniteurs

**Q : Au regard de tous les faits que vous venez de détailler, pensez-vous que la
cause est psychologique ?**

Oui, puisque beaucoup d’éléments convergent là. L’anamnèse relève une discontinuité
ou le manque de la figure parentale qui est soit décédée ou soit absente au cours
du développement psychosexuel. Les filles ont vécu des événements traumatisants 
comme le viol, la rupture affective et amoureuse…Nous trouvons qu’il y a une très
grande labilité émotionnelle couplée d’une absence de canaux efficaces de verbalisation
des difficultés et d’un environnement anxiogène qui entretiennent la crise. La grande
suggestibilité des filles explique les écroulements en masse. Un monologue intérieur
est très manifeste chez ces filles qui commencent la crise. Tout ceci amène à formuler
des hypothèses d’une crise conversive ou d’une crise d’angoisse. Toutefois, l’exploration
psychologique continue.

**Q: Certaines personnes pensent que la cause est spirituelle ? Pourquoi n’êtes 
pas vous de cet avis déjà qu’une fille fait la crise par manque d’eau bénite.**

En fait, il faut retenir que l’être humain est un tout : physique, psychologique,
social et spirituel. Nous disons ici que les filles traduisent un conflit interne.
Ce conflit peut être spirituel ou social ou encore psychologique. Alors si certaines
personnes pensent que le problème est spirituel, nous ne disons pas vrai ni faux,
car nous ne sommes pas spirituel pour poser un tel diagnostic. Seulement nous savons
qu’un conflit religieux, un contrat démoniaque non respecté ou autres peut entraîner
des conflits psychiques que ces enfants extériorisent. Pour la fille qui parle d’eau
bénite, quand le phénomène de transe s’est passé dans son école sans qu’elle ne 
fasse la crise, sa tante lui a remis de l’eau bénite qu’elle emporte sur elle chaque
jour pour aller à l’école. C’est le jour qu’elle n’a pas pris son eau bénite qu’elle
a fait la crise. C’est comme elle cherche son protecteur, ne l’ayant pas vu, elle
a eu peur et a aussitôt fait la crise.

**Q: Y a-t-il un moyen de prévenir cela?**

La prévention chez les filles qui font déjà la crise est possible. Il faut un suivi
psychologique qui amènera à d’autres actions au besoin par exemple l’initiation 
d’une thérapie familiale. Le suivi aura pour objectif  de trouver des moyens d’expression
des conflits autre que le corps. A défaut de ce suivi, les filles pourront reprendre
la crise, car elles présentent des prédispositions fragiles et la crise peut survenir
à tout moment. Pour prévenir de façon générale, la réponse doit être écosystémique
ou plusieurs acteurs doivent être impliqués tels que les parents qui doivent jouer
leur rôle surtout en matière d’éducation familiale, les membres de la société qui
ne doivent pas alarmer mais soutenir les personnes en difficultés et l’Etat qui 
doit mener des actions de sensibilisation sur la santé mentale.

**Q : Pour finir, qu’avez-vous  à dire à la population ?**

De ne pas paniquer. Quelle qu’en soit l’hypothèse que chacun formule, l’essentiel
c’est de bien la vérifier avant de la divulguer. Les gens donnent leur avis et proposent
des actions sans pour autant bien maîtriser le contour. Il faut que la population
s’inscrive en toute situation, à la démarche : comprendre le problème, cerner les
contours et la cause puis développer un plan de résolution. Pour un problème de 
santé, il faut d’abord chercher à avoir l’avis des professionnels de la santé. Et
quand ceux-ci se retrouvent dans l’incapacité d’apporter des solutions, là on peut
se tourner vers le spirituel. Une fois encore merci à vous.
