Huawei a de quoi faire grise mine : depuis la fin de la semaine dernière les mauvaises nouvelles s’enchainent. La firme est directement visée par un décret qui, s’il ne la vise pas nommément, aboutit à l’exclusion totale de Huawei du marché américain. En conséquence, dès lundi, on apprenait que Google lui retirait sa licence Android – les trois plus gros fondeurs américains (Intel, Qualcomm et Broadcom) ont également exclu Huawei de leur carnet de commande. Certaines entreprises européennes seraient également sur le point de lui emboiter le pas. Voici tout ce que l’on sait.
Les hostilités entre le gouvernement américain et Huawei ont
pris un nouveau tournant à la fin de la semaine du 13 mai, lorsque Donald
Trump a déclaré l’urgence nationale pour bannir Huawei – le
président des Etats-Unis a en effet signé un décret interdisant aux entreprises
de télécommunication américaines de se fournir auprès d’entités étrangères
jugées à risque. Le décret en question ne nomme ni la Chine, ni Huawei – mais
ce texte doit permettre aux Etats-Unis de prendre des mesures contre les « actes malveillants
favorisés par Internet, dont l’espionnage économique et industriel ». En fait, Trump
veut surtout s’assurer que la Chine ne devienne pas numéro 1 mondial sous sa
présidence.
Huawei banni du marché américain et d’Android : un « adversaire
étranger », selon les USA
La Maison Blanche
estime que cette urgence nationale se justifie car des « adversaires
étrangers exploitent de façon croissante des vulnérabilités dans les services
et les infrastructures technologiques de l’information et de la communication
aux Etats-Unis ». Les projets d’expansion américaine de Huawei
étaient pourtant déjà abandonnés depuis plusieurs mois. Mais ce nouveau
décret empêche définitivement tout espoir que la situation ne s’améliore à
court ou à moyen terme. Huawei, dénonçait alors des « restrictions
déraisonnables qui empiéteront sur les droits de Huawei ».
On apprenait également
que le département du Commerce a ajouté mercredi 19 mai Huawei à une liste
noire d’entreprises étrangères pour lesquelles les entreprises américaines
doivent obtenir obligatoirement une autorisation du gouvernement fédéral si
elles veulent avoir le droit de nouer des relations commerciales. C’est la
combinaison de ces deux annonces qui a provoqué les premières ruptures de
relations commerciales officielles avec Huawei.
Huawei n’aura plus de licence Android en août
Ainsi lundi, on
apprenait que Google retirait officiellement sa licence Android à la
firme ainsi qu’à sa filiale Honor. Ce que cela implique, c’est que
la firme aura un accès moins aisé aux mises à jour de sécurité et aux nouvelles
versions d’Android. Mais surtout, ses smartphones ne pourront plus désormais
utiliser Google Play et plus largement toutes les applications de la suite
Google (Google Maps, Google Photos, etc).
Néanmoins, aussi
bien Huawei que Google ont assuré que rien ne changerait pour
les smartphones déjà sur le marché – aussi bien dans les mains
des clients qu’en stock. Ces derniers continueront par ailleurs de recevoir des
mises à jour. Les vraies conséquences de cette annonce n’interviendront donc
que sur la prochaine génération de smartphones Huawei et Honor. Quelques heures
après l’annonce, on apprenait que Huawei récupèrait sa licence Android pour 90 jours,
le Département du Commerce américain lui accordant un peu de répit pour mettre
à jour ses smartphones déjà sortis.
Le fondateur et PDG de Huawei Ren Zhengfei estime
néanmoins dans une interview que ce délai est inutileau vu des
mesures prophylactiques prises par la firme depuis de nombreux mois. Dans une
autre interview, on apprend que Huawei discute avec Google pour tenter de trouver une
solution juridique pour faire annuler le décret présidentiel et
sa mise sur la liste des entités à risques. La firme est d’ailleurs en train
d’accélérer le développement de son système d’exploitation maison, baptisé HongMeng OS.
ARM décide de couper les ponts avec Huawei et Kirin : coup fatal ?
Comme si cela ne
suffisait pas, une deuxième très mauvaise nouvelle vient de tomber : Huawei et HiSilicon viennent de perdre leur droit de
créer des SoC Kirin ARM. La holding, filiale de SoftBank, estime que
ses technologies reposent sur des éléments américains, et qu’elle doit se plier
au nouvelles régulations (si elle veut conserver son accès illimité au marché
américain).
Les implications sont
potentiellement beaucoup plus graves que celles de la perte de la licence
Android. Il ne sera en effet pas possible d’adapter quelque chose d’existant –
Huawei sera forcé de développer ses propres technologies sur silicium (ce qui
est très long et couteux) pour avoir accès aux marchés sur lesquels il sera,
donc, en compétition avec des appareils sous ARM. On ne sait pas encore comment
Huawei pourra surmonter cela.
D’autres entreprises partout dans le monde coupent les ponts avec Huawei
Outre les entreprises
américaines et ARM, certaines entreprises européennes comme ST Microelectronics
ou Infineon pourraient elles aussi rayer Huawei de leur
carnet de commandes. Soit ces dernières ont un filiale aux
Etats-Unis, ou ont besoin d’un accès aux composants américains et se sentent
donc obligées de respecter le décret hors des frontières américaines. La firme japonaise Panasonic a ainsi décidé de ne plus
fournir de composants à Huawei. L’interdiction formulée par Donald
Trump concerne en effet tous les produits constitués d’au moins 25% ou plus de
technologies ou de matériaux en provenance des Etats-Unis.
Pour l’instant, au
total, il y a eu finalement peu assez peu d’annonces sur la liste des
entreprises qui ne noueront plus de liens avec Huawei. Mais elle devrait sans
doute beaucoup s’allonger au cours des prochains jours. Des opérateurs comme Vodafone ou EE ont déjà annoncé leur
intention de ne pas vendre les smartphones 5G de Huawei.
Relevons également que
que les malheurs de Huawei pourraient avoir de grandes conséquences pour le
développement de la 5G. Nokia et Ericsson en particulier
verraient l’exclusion de Huawei comme une opportunité sur le long terme.
Nokia a ainsi annoncé remplir rapidement son carnet de commandes depuis le mois
d’avril.
Huawei et ses fournisseurs américains : une dépendance à géométrie variable
Huawei est dans une
situation compliquée. Du point de vue matériel, la firme s’appuie en apparence
sur une expertise poussée dans de nombreux domaines. Elle dépend relativement
peu de Qualcomm, par exemple, grâce à son fondeur HiSilicon qui fabrique les
SoC Kirin que l’on trouve dans les smartphones Huawei et Honor. Or les
technologies sous-jacentes de ses SoC Kirin sont en réalité basées sur une des
licences ARM. De plus, Huawei a tout de même besoin de puces fabriquées par
Broadcom, ou des processeurs et chipsets Intel utilisés dans ses ordinateurs
comme le MateBook X Pro.
Or ces trois
fournisseurs vont vraisemblablement lui tourner le dos. D’autres firmes
américaines, dont Microsoft, devraient logiquement faire comme Google avec
Android – et dans le cas de la firme de Redmont, ce que cela signifie, c’est
potentiellement une interdiction de vendre des licences Windows à Huawei, par
exemple. Or Huawei craignait cette éventualité depuis un certains temps et s’y
préparait.
Huawei avait commencé à se préparer à cette éventualité
D’abord en achetant
plusieurs mois en amont un stock de puces Qualcomm, Broadcom et Intel pour
couvrir ses besoins immédiats. Huawei assure ainsi avoir assez de stock de composants
américains pour tenir toute l’année. Ensuite, en développant ses
propres alternatives. On sait que la marque travaille ainsi sur un OS alternatif à Android et
à Windows – sans plus de détails pour le moment. D’un côté, l’émergence d’un OS
chinois capable de concurrencer Android semble une nécessité absolue dans le
contexte de la guerre commerciale Etats-Unis – Chine.
De l’autre, on sait
que lancer un OS ne suffit pas à assurer sa popularité. En témoigne le marché
aujourd’hui complètement dominé par l’écosystème Android et iOS.
Or il y a peut-être aussi une voie intermédiaire : une adaptation d’Android à
la sauce Huawei. Ou plutôt un Android sans Google où Huawei
remplacerait toutes les applications G Suite par ses propres solutions. Si ces
dernières sont suffisamment abouties et tiennent la comparaison, alors Huawei
peut espérer également récupérer les revenus autrefois générés par les
applications de Google sur ses smartphones. Dans le même ordre d’idée, Huawei a aussi mis au point une alternative au Google
Play Store, App Gallery.
Enfin, même si cela ne
semble pas ces derniers temps à l’ordre du jour, il reste tout à fait possible
que les tensions entre Washington et Pékin finissent par s’apaiser, et les
restrictions visant Huawei levées – et que la situation redevienne ainsi business
as usual. Ce qui serait, au final, la meilleure chose, car à ce rythme, il
n’est pas assuré que Huawei pourra longtemps encaisser ces chocs répétés.
Sans surprise, ce
décret a provoqué un vent de panique chez les consommateurs. Dans les heures
après l’annonce, ils sont nombreux à avoir annulé leur commande d’un smartphone Huawei sur Amazon.
D’autres ont même préféré revendre leur smartphone actuel sur un site de
reprise.
Huawei s’estime victime de « harcèlement »
Réagissant aux
défections de fournisseurs en chaine depuis le début de la semaine, le
responsable Huawei Europe Abraham Liu estime dans une interview que les actions américaines et leurs conséquences constituent
un véritable harcèlement. Il explique que la firme n’en veut pas à
Google pour lui avoir retiré sa licence Android, et révèle au contraire
travailler de près avec la firme pour trouver des solutions. Selon lui, les
actions américaines contreviennent à l’ordre libéral fondé sur le droit (que
les Etats-Unis ont paradoxalement contribué à installer…).
Xi Jinping, le président de la République Populaire de Chine a également réagi dans une adresse aux peuples chinois depuis la province de Jiangxi, berceau du communisme. Sans nommer à aucun moment Huawei ni les Etats-Unis, il appelle les chinois à se préparer à des « temps difficiles » à cause du contexte international.
Avec Phonadroid