Trois ans (2017) que le Chef de l’Etat a mis en place la contractualisation des formations sanitaires publiques pour permettre d’assainir le secteur de la santé et garantir des soins de qualités à la population. Le site d’information de la république, republiquetogolaise s’est intéressé du sujet et a interviewé le ministre de la Santé et de l’hygiène publique Moustafa Mijiyawa que nous faisons le plaisir de relayer ici pour vous. Le ministre revient sur les résultats « exceptionnels » enregistrés depuis le début du processus, taxé à tort à ses débuts, de privatisation du système sanitaire.
Quels sont les fondements de la
contractualisation ?
Moustafa Mijiyawa : Au fil des années, nous nous trouvions
dans une situation où il y avait une augmentation des ressources mises à
disposition, qu’elles soient humaines, financières ou matérielles, d’un côté et
de l’autre, une insuffisance des prestations. Cette situation a engendré de
récurrentes et justifiées plaintes des populations. Cela a entraîné, avec le
temps, un désamour entre ces dernières et les formations sanitaires. La majeure
partie des Togolais a une fois été confrontée aux problèmes que connaissent nos
formations sanitaires depuis de longues années.
Le principal problème qui expliquait ce fossé, d’abord entre
les ressources injectées et les résultats obtenus, et ensuite entre les divers
prestataires sanitaires et la population, résidait dans la gestion. C’est donc
dans le souci de trouver un mécanisme corrélant les ressources aux prestations
que le gouvernement a opté pour la contractualisation. Nous avons remarqué un
dysfonctionnement et avons décidé de mettre en place un mécanisme régulateur.
Comment cela se présente-t-il alors
dans les faits ?
Moustafa Mijiyawa : La formation sanitaire reste publique,
c’est-à-dire que c’est l’État qui continue de payer ses agents, les équipements
et tout ce qu’il faut pour que l’hôpital fonctionne. Une entité non-étatique
est recrutée, avec pour cahier des charges, de nous aider à mettre en place les
mécanismes d’une bonne gestion. Un comité est ensuite installé au sein de la
formation sanitaire. Il comprend le contractant, la direction de la formation,
les syndicats, les représentants des corps de métier et les divers acteurs
impliqués. Chacun est tenu au courant des ressources et recettes mobilisées.
Les actions et dépenses à effectuer sont alors décidées par ce collège.
Le ministère de la santé, qui est le niveau central, est
tenu informé afin de veiller à la régularité et à la pertinence des actions et
des dépenses.
N’est-on pas face à
une fuite en avant des pouvoirs publics lorsqu’ils privilégient la
contractualisation alors qu’ils auraient pu mettre en place un dispositif de
bonne gouvernance pour que ce rôle soit pleinement joué par l’administration
publique ?
Moustafa Mijiyawa : On sait que l’attachement de l’être
humain à ce qui est public est moins étanche que lorsqu’il s’agit du privé, son
affaire personnelle. Nous étions arrivés à un stade où l’écart entre ce qui
devrait être fait et ce qui se faisait était tellement grand que nous avions dû
opter pour une phase de transition qui consistant à ce que l’État ne soit pas
le « Tout-État » et accepte de recourir à une entité privée. Cette dernière
servira d’enzyme, de catalyseur dans l’intérêt de la population. Ce n’est pas
du tout une fuite en avant.
L’approche contractuelle permet d’injecter une dose de
rationalité dans la démarche et dans la gestion. Avec la contractualisation, nous
voulons nous assurer que l’argent que nous injectons arrive véritablement à
destination.
Quand vous allez dans les grands pays, ce modèle existe
depuis la fin de la 2ème Guerre mondiale. C’est-à-dire que la gestion des
structures publiques où c’est le « Tout-État » est quelque chose qui relève de
plus en plus de l’histoire. L’approche contractuelle permet d’injecter une dose
de rationalité dans la démarche et dans la gestion. L’objectif du Chef de
l’État, via la contractualisation, n’est pas d’injecter moins d’argent dans les
hôpitaux. Avec la contractualisation, nous voulons nous assurer que l’argent
que nous injectons arrive véritablement à destination.
« Tout le monde a salué le courage des autorités togolaises
d’avoir vu la vérité en face. »
Une chose est évidente aujourd’hui. Nous avons, à nos
dépens, constaté qu’on tentait de recueillir de l’eau avec un panier. Lorsque
vous injectez 100F et qu’il y a moins de 50 F qui arrive au malade, c’est un
problème. Par contre si en injectant 100 F, vous vous dites que quelqu’un fera
en sorte que 90 F arrivent au malade, il y a une grosse différence. Lorsque
vous donnez des réactifs pour 100 malades et qu’au bout de 20 malades, ils sont
épuisés, c’est qu’il y a un problème. Par contre si vous donnez des réactifs
pour 100 malades et vous établissez par une entité extérieure un mécanisme de
telle sorte que 95 personnes soient satisfaites sur les 100 attendues, cette
option s’impose.
Lorsque j’étais allé à Brazzaville devant l’Assemblée des
ministres de la santé d’Afrique, tout le monde a salué le courage des autorités
togolaises d’avoir vu la vérité en face parce que dans la plupart de nos pays
africains, ce problème est identifié comme le gros souci.
Quels sont les
résultats déjà obtenus ?
Moustafa Mijiyawa : L’état des hôpitaux était déjà connu
bien avant. De la consultation à l’hospitalisation en passant par la pharmacie,
tout était sujet à plaintes. Nous avons commencé à contractualiser le 15 juin
2017 à Atakpamé et Blitta et durant l’année 2018, on l’a étendu. Aujourd’hui
les Hôpitaux de Dapaong, Kara, Sokodé, le CMS de Siou et le CHU-SO, font tous
objet de contractualisation. Ce qui fait au total sept centres.
Nous avons observé une augmentation des taux de
fréquentation, de consultation, d’hospitalisation, du nombre d’actes effectués
et bien évidemment des recettes.
Dès les premiers mois après le début de la
contractualisation à Atakpamé et Blitta, tout a commencé à changer. Nous avons
observé une augmentation des taux de fréquentation, de consultation,
d’hospitalisation, du nombre d’actes effectués et bien évidemment des recettes.
Également, les médicaments utiles ou réclamés par les divers
prestataires dans chaque formation, sont aujourd’hui disponibles à plus de 95%,
ce qui n’était pas le cas avant.
Avec cette augmentation des recettes dans chaque formation,
chaque comité de gestion de trésorerie décidait de ce qu’il lui fallait comme
équipement ou besoin immédiat. Ce qui a permis de doter plusieurs formations
d’un minimum d’équipements nécessaires.
La meilleure gestion des ressources a permis de payer
régulièrement les contractuels, personnels qui ne sont pas payés directement
par l’Etat. Ainsi à ce jour, il n’y a plus de retard en ce qui concerne le
paiement de ceux-ci.
Autre impact significatif, la meilleure gestion des
ressources a permis de payer régulièrement les contractuels, personnels qui ne
sont pas payés directement par l’Etat. Ainsi à ce jour, il n’y a plus de retard
en ce qui concerne le paiement de ceux-ci. Concrètement, à Atakpamé par
exemple, ils sont 109 agents contractuels. Leurs salaires mensuels se
chiffraient à 18 millions FCFA. L’année qui a précédé la contractualisation, il
y a eu 4 mouvements de grève parce que l’hôpital n’arrivait pas à les payer.
On met en place la contractualisation le 15 juin 2017. A
partir du 30 juin 2017 jusqu’aujourd’hui, il n’y a pas eu une minute de retard.
L’hôpital d’Atakpamé avait 46 millions FCFA de découvert à la Banque. Cela a
été épongé en 8 mois.
On met en place la contractualisation le 15 juin 2017. A
partir du 30 juin 2017 jusqu’aujourd’hui, il n’y a pas eu une minute de retard.
L’hôpital d’Atakpamé avait 46 millions FCFA de découvert à la Banque. Cela a
été épongé en 8 mois. C’est sur ces recettes qu’il a réussi à s’acheter, sur
fonds propres, microscopes, brancards, et que la pharmacie a été réhabilitée
pour 7 millions FCFA.
A Kara, sur une base consensuelle de critères entre la
direction, les agents, le syndicat et le contractant, il a été défini un seuil
de recettes à partir duquel, un bonus est accordé aux agents, une sorte de
prime à la productivité. Cela a été fait au mois d’octobre 2019.
Au mois de novembre, le chiffre d’affaires de la pharmacie
au CHR de Dapaong faisait 48 millions FCFA, soit plus d’un million par jour
dans un hôpital où on était à moins de 200 000 FCFA par jour. La même tendance
est en train d’être observée au CHU-SO où il a d’abord été effectué une phase
pilote au Laboratoire et à la radio, avant de généraliser depuis 02 mois. Et
les premiers chiffres sont extraordinaires.
En environ deux mois de contractualisation, le laboratoire
du CHU Sylvanus Olympio qui avait des soucis fait désormais un peu plus
d’examens en variétés que l’Institut National d’Hygiène (INH).
Jusque-là, le laboratoire du CHU Sylvanus Olympio avait des
soucis mais aujourd’hui, vous allez vous rendre compte que les examens sont en
nombre suffisant, en variétés suffisantes. Le laboratoire du CHU Sylvanus
Olympio fait un peu plus d’examens en variétés que l’Institut National
d’Hygiène (INH). Ce mois de janvier, on aura franchi les 3 mois de
contractualisation généralisée au CHU Sylvanus Olympio. Le bilan de ces trois
mois fera l’objet d’une communication en Conseil des Ministres. Avec la
contractualisation, nous améliorons le taux de fréquentations, d’actes
chirurgicaux, ce qui implique une amélioration de la qualité des soins.
Le Chef de l’Etat a instruit à ce que l’hôpital garde son
caractère social, appartienne à l’Etat et que ce soit lui qui injecte les
ressources. Dans les prochains mois, nous allons étendre la contractualisation
à 08 autres hôpitaux dans le cadre d’un projet avec la Banque Mondiale qui est
venue constater de visu les résultats déjà obtenus sur le terrain.
Précision utile, étant donné que c’est une expérience
nouvelle, au fur et à mesure que nous avançons, nous procédons à des
ajustements. Le modèle que nous avons choisi était totalement différent
d’autres modèles qui nous ont été proposés. Nous avons eu des sociétés qui se
sont déclarées prêtes à injecter des ressources mais nous n’avons pas voulu
cette approche pour pouvoir fixer librement, au niveau de l’Etat, les
différents prix. Le Chef de l’Etat a instruit à ce que l’hôpital garde son
caractère social, appartienne à l’Etat et que ce soit l’Etat qui injecte les
ressources.
Dans les prochains mois, nous allons étendre la
contractualisation à 08 autres hôpitaux dans le cadre d’un projet avec la
Banque Mondiale qui est venue constater de visu les résultats déjà obtenus sur
le terrain. Nous sommes en discussions avec d’autres partenaires, avec comme
exigence qu’ils s’arriment au modèle déjà en place. Nous voulons quelque chose
qui aille dans le sens de la pérennité et le Chef de l’Etat s’y est
personnellement impliqué pour que dans les prochaines années, l’approche
contractuelle puisse être appliquée à toutes les formations publiques du pays.
Au-delà des résultats élogieux que vous venez
de dresser, quelles sont les difficultés ?
Moustafa Mijiyawa : Les difficultés sont celles de toutes
les réformes, lorsqu’une réforme est mise en place, elle fait toujours face à
plusieurs résistances. Certains acteurs manifestent une prudence excessive,
d’autres sont réticents à cause des avantages qu’ils tiraient de l’ancien
système. D’autres se disent qu’il s’agit d’un voyage vers l’inconnu, il y en a
qui, pour des raisons politiciennes, doutent de l’opportunité de ces réformes,
d’autres ne font aucun effort pour écouter ou lire les documents sur les
réformes. Parce que toutes les informations sont sur notre site santé.gouv.tg.
« Sans un système médical de base, les structures de top
niveau sont submergées par les problèmes mineurs, les petits bobos. »
Ceci est un problème commun à toutes les réformes. Bien
évidemment, s’agissant d’une expérience nouvelle, nous n’allons pas faire du
copier-coller, il faut un peu d’imagination, de flexibilité, de souplesse, de
faculté d’adaptation et de remise en cause. Ce qui va être facilitant, ce sont
les premiers résultats qui auront en même temps valeur pédagogique. Aussi, la
population en général et les hommes de médias en particulier devront-ils se
faire le relais auprès du plus grand nombre, du contenu de ces réformes. Ce
n’est pas parce que c’est difficile qu’il faut céder, un homme politique
français disait souvent : si ce n’était pas difficile, il ne s’agirait pas d’un
problème.
Nous parlons de la Contractualisation
qui porte ses fruits, notamment au CHU SO. Mais qu’en est-il du manque de
scanner dans ce CHU, qui est souvent pointé du doigt ?
Moustafa Mijiyawa : En ce qui concerne la réhabilitation et
l’équipement des hôpitaux, il est prévu de doter les CHU et les CHR de
scanners, sous formes d’achats groupés. Nous devons cependant comprendre que
ces équipements correspondent au niveau 2 en termes d’imagerie médicale (qui
comprend trois niveaux : le 1er, pour la radiographie et l’échographie, le 2ème
pour le scanner, et le 3ème pour l’IRM, Imagerie par résonance magnétique). Ce
que nous devons éviter, c’est d’aller vers des équipements de 2ème niveau,
alors que nous n’avons pas encore ceux du 1er. Avant de doter un centre de
scanner, il faut veiller à l’équiper avant tout en radio et écho. Dans ce mois
de janvier, nous prévoyons d’installer une nouvelle radio à Dapaong ; la radio
de Kara, le problème est réglé ; Sokodé, est également ok. Une nouvelle radio
sera bientôt installée au CHU Sylvanus Olympio.
Logique et bon sens, ça fait une personne impeccable. Bon
sens sans logique, ça fait un bon exécutant, Logique sans bon sens, c’est la
catastrophe.
Nous n’équipons pas les hôpitaux de scanners pour le simple
fait de les équiper. Quand un centre qui ne dispose pas de radiographie est
équipé d’un scanner, on a tendance à surexploiter cet outil pour des cas qui ne
nécessitent pas forcément un scanner. En conséquence, au bout de quelques mois,
ce précieux matériel s’essouffle. Équiper un hôpital de scanner, alors qu’il
n’y a pas encore de radio, c’est comme prendre des commissaires de haut rang
pour régler la circulation, par manque de policiers.
Pour aller plus loin, nous avons besoin d’un système de
santé de base solide et résilient. C’est-à-dire : des dispensaires, hôpitaux de
districts, hôpitaux régionaux solides. C’est seulement à cette condition qu’un
hôpital de haut standing sera viable.
Sans un système médical de base, les structures de top
niveau sont submergées par les problèmes mineurs, les petits bobos (par
exemple, une hernie, appendicite, césarienne) et finissent par étouffer ; au
plus après 18 mois. L’exemple a été observé dans de nombreux pays.
Un bon système de santé, ce n’est pas qu’une belle bâtisse,
c’est aussi et surtout la qualité des soins offerts, qui dépend de la qualité
des hommes et de la gestion !
Logique et bon sens, ça fait une personne impeccable. Bon
sens sans logique, ça fait un bon exécutant, Logique sans bon sens, c’est la
catastrophe.